Annie Cordy avait un cœur à la mesure de son talent

Avec le décès de notre « Tata Yoyo » nationale, nombreux sont les artistes de la région verviétoise à avoir perdu une amie, une marraine ou, plus simplement encore, un modèle. Nous pensons notamment aux frères Taloches, très marqués par cette disparition à l’âge de 92 ans de celles qui connut une carrière exceptionnellement longue.

Il nous est toutefois parvenu un billet émouvant, celui d’Alain Schlim, prêtre de Charneux bien connu sur le plateau de Herve et au-delà, aussi apprécié pour ses talents d’artiste et de prestidigitateur sous le nom de scène d’Alain Slim. Nous vous le reproduisons ici dans son intégralité car il évoque les souvenirs de plusieurs générations. Un témoignage précieux qu’il nous livre en tant « qu’aumônier des artistes du spectacle » mais aussi d’un proche d’Annie.

« Comme beaucoup, je suis triste du départ d’Annie Cordy, tellement proche, tellement « spitante »  et « vivante » que nous l’imaginions immortelle… C’est vrai que pour celles et ceux qui la connaissaient et l’aimaient, elle faisait partie – non pas du paysage médiatique, où elle apparaissait finalement assez peu – mais bien d’un quotidien où le rire, l’émotion, la « pêche » font vivre et rendent heureux, ne fut-ce que le temps d’une chanson.

La première fois que j’ai vu Annie Cordy, c’était dans un poste de télévision, chez ma cousine Jacqueline, au tout début des années soixante. Elle chantait « Fleur de papillon ». J’avais 12 ans et moi qui aimais déjà tant le music-hall et la fantaisie, j’ai été comme séduit par cette jeune femme pleine de vie. En février 1963, j’ai eu la chance, grâce à mon grand-père qui m’avait payé le ticket (80 francs belges, soit 2 euros !), d’aller l’applaudir « en vrai » au Coliseum à Verviers où elle se produisait avec le grand Luis Mariano – dont ma tante Ayette qui m’accompagnait, était « folle » – dans un show autour de  l’opérette « Visa pour l’amour ». Je conserve toujours la photo dédicacée par les deux artistes à l’issue du spectacle, et le doux souvenir de leur complicité très riante au bar de cette mythique salle verviétoise.

Les années ont passé, et lorsque j’ai été nommé au milieu des années septante, « aumônier des artistes du spectacle, du cirque et du music-hall », je me suis dit que l’occasion était belle d’aller davantage à la rencontre de ceux-ci. Je retrouve alors très vite Annie sur les routes du Tour de France, dans un récital à l’étape de Hossegor, où elle signe sur sa photo dans un livre qui vient de paraître et qui raconte la vie de son « Loulou », alias Luis Mariano, décédé en 1970.

Un peu après, je me décide à lui écrire et vais déposer ma lettre au Théâtre Royal de Liège où elle joue « Nini la Chance ». Et le 5 mai 1978, je reçois un courrier de sa part. Cela sera le début d’échanges épistolaires, dans une fidélité incroyable de sa part. Car elle adorait écrire et elle  profitait de tous ses moments « libres » (entre les prises de vues, les répétitions, dans sa chambre d’hôtel et même durant ses trajets en train ou en voiture) pour répondre personnellement à chacun et à chacune. Je conserve précieusement ses missives, auxquelles elle joignait souvent des photos, voire des dessins. Même les enveloppes, toujours adressées de sa main, je ne les ai pas jetées. Elle avait une belle et très lisible écriture, au contraire de la mienne dont elle m’a souvent dit avoir eu  du mal à la décrypter…

De même, que de fois ne m’a-t-elle pas téléphoné, en réponse à mon courrier : « Allo ? C’est Annie Cordy. Comme allez-vous, l’abbé ? ». Toujours avec une voix enthousiaste et qui donne la « pêche ». Un appel que je n’oublierai jamais, c’est celui qu’elle m’a adressé au lendemain du décès de ma maman, à huit heures du matin. C’est le premier appel « hors famille » que je recevais dans ces moments difficiles !

Oui, Annie, c’était une grande dame au cœur immense, toute tournée vers les autres, vers son public. Que de fois ne l’ai-je pas entendue me dire : « C’est pour le public que je vis et chaque matin, je suis heureuse de me dire : « ce soir, je les retrouve’ ». Avec sa nièce Mimie, elle ne vivait – j’en suis convaincu jusqu’au bout de mes os –  que pour donner du bonheur, certes un bonheur parfois éphémère, un peu comme ces étoiles filantes ou non qui rendent la nuit plus belle et moins sombre… « Ça ira mieux demain » : cette chanson  « traîne » toujours en moi, comme une musique incessante, comme un arc-en-ciel qui fait du bien.

Mon grand regret (à côté de tant de joies partagées avec elle lors de ses galas, soirées et rencontres), c’est de ne pas avoir réussi à la faire venir à la Fête de la Jeunesse à Charneux ou au Belz’ik Festival de Herve. Des contacts avaient été pris à plusieurs reprises, mais ils n’ont pu, hélas, se concrétiser. Il n’empêche… Lors d’un souper-anniversaire du groupe de « Sport Seniors » au Cercle Saint Vincent, je l’ai appelée et jouxtant mon téléphone sur le micro de la salle, j’ai pu faire entendre à toutes et à tous, sa voix pleine de « punch » qui nous a invités à chanter avec elle « La Bonne du Curé » !

Et la dernière fois que je l’ai entendue, c’était il y a deux ans. Lors de l’aubade musicale de la Fête de La Jeunesse à Charneux, la fanfare jouant « Tata Yoyo », je l’ai appelée. Sa nièce a décroché et m’a dit : « Annie va vous rappeler». Elle l’a fait directement et ses paroles résonnent encore en moi : « Amusez-vous l’abbé, profitez et bravo à La Jeunesse ! »

Merci, mille mercis, Annie ! Et saluez les Bourvil (le 17 septembre, il y aura déjà 50 ans qu’il nous quittait), les Luis Mariano (lui aussi, 50 ans aussi !), les Louis de Funès, les Raymond Devos, les Jean Vallée (qui a composé cette merveilleuse chanson réentendue grâce à Annie ces jours-ci : « Je suis belge ») et votre ami Charles Aznavour sans oublier Clo-Clo, un super-professionnel comme vous… Riez, chantez, dansez ensemble et, si vous le pouvez, faites rayonner jusqu’à nous ces moments vitaux si précieux et finalement si simples, qui « ravigotent » nos cœurs et nous donnent et redonnent si pas  « la joie », du moins, des joies de vivre.

Ça ira mieux demain… Toujours, j’y crois ! »

Alain Schlim avec F.H. – Photo archives F.H.